Ceci n'est pas une histoire. Les belles histoires, j'y ai jamais cru. Et puis, il faut croire que ça n'est pas fait pour moi, tout ça. Vous savez, les caresses dans les cheveux,
les surprises au réveil ou bien le garçon qui s'arrête pour ramasser votre sachet de provisions qui vient de se craquer au beau milieu d'une putain de rue pleine de monde. Non, moi je suis plutôt
le bonbon à la liqueur, le bien dégueulasse que tout le monde espère éviter. Mais, ça me va, j'ai confiance en ma solitude. Mes pensées en bouillie, mes miettes sur le trottoir, mes brûlures sous
la peau, c'est rien tout ça, c'est juste le reflet déformant du journal d'une pauvre fille qui a perdu son corps, trop jeune.
Lundi 28 juin, 15H45 : 30 degrés. Jus d'ananas. Terrasse de café. Le garçon devant qui me sourit. Il est bien plus agé que moi, j'aime sa peau, couleur caramel. Ce doit être un
habitué, oui, on les reconnait toujours, les habitués. Je baisse les yeux, et allume une cigarette. Les gens bougent autour. Les gens existent. Perdue entre deux chaises, j'attends qu'une âme
s'arrête, que des mains viennent lacer mes chaussures.
Une boucle, deux boucles, et on tire, f o r t .
Faire un noeud autour de mon coeur. Pour empêcher ma voix de trembler, pour éviter d'aimer encore. Mais le monde ne me voit pas. Il sait me bouculer, oui, le monde s'excuse toujours, après la chute. Vous avez l'air fatigué, Mademoiselle D., vous feriez mieux de rentrer chez vous. Je vous ai marché sur le pied, Mademoiselle D., veuillez m'excuser. Je dévaste votre sexe, Mademoiselle D., je vous prie de fermer votre gueule.
Je suis une fleur. Une jolie fleur rouge. Fanée et brûlée à certains endroits, c'est le monde qui piétine. Une vénéneuse qui se balade au milieu d'innocents à pervertir.
16H : La chaleur se fait sentir sous mes pores. S.u.e.u.r. Les glaçons explosent sous mes dents. Le trop plein d'émotions qui dégoulinent le long de mon front. Ce sont les mots
de la psychologue.
"- Pour l'instant, ce que je peux vous dire, Mademoiselle, c'est que vous êtes instable. Vous avez un trouble, quelque chose de très enfoui. Ca se ressent beaucoup. Vous n'arrivez pas à vous
projetter dans l'avenir, qu'il soit proche ou lointain. Mais je ne peux pas vous aider si vous ne parlez pas.
- Mais je ne veux pas qu'on me sauve. Et puis, les gens ont autre chose à faire que d'écouter une fleur se plaindre qu'elle n'a pas assez d'eau. C'est épuisant, et puis il fait trop chaud. Même
moi, à force, j'ai appris à faire la sourde oreille, vous savez. Je me fatigais beaucoup trop. Trop de voix dans la tête. C'est un peu comme ces enfants à qui on fourre une tétine dans la bouche
dès le moindre cri. C'est pareil pour moi, dès que les troubles ou les souvenirs ressurgissent, j'étouffe tout ça dans un grand sac plastique que je ferme à triple tour avec du scotch. Je bouche
la fourmillière qui innonde mon cerveau. Se taire, et profiter de quelques secondes de répit. Parce que, c'est corriace les fourmis, ça ronge, et puis la lave aussi, ça brûle, alors le scotch ne
tient pas bien longtemps. - silence - C'est le bordel à l'intérieur, pas vrai ?
- C'est bien, vous commencez à parler, continuez. Pourquoi ne voulez vous pas qu'on vous sauve ?
- Parce qu'il n'y a que comme ça que les gens s'intéressent à moi. Les blessures, ça fascine. Je deviens mon propre fait divers. Ca ne me rend pas triste, non, c'est déjà bien qu'ils me regardent
un peu. Alors, vous vous imaginez bien, si je n'ai plus ça, si je guéris, qu'est ce qu'ils verront ? Plus rien. Et j'ai peur de ma transparence.
- Ils regarderont autre chose, je suppose que vous avez beaucoup de qualités, il y a bien quelque chose que vous aimez chez vous. Parlez moi de ça.
S i
l e n c
e
- Je sais pas. Je dis à A. que je n'aime pas ma différence. Je n'aime pas ma taille. Je n'aime pas mes grains de beauté. Je n'aime pas mes épaules, encore moins mes bras. Je n'aime pas mon visage, ni mes yeux, ni mes lèvres. Surtout pas mes cheveux, et je vomis encore plus sur mes mains. Mais c'est pas grave. Je ne me plains pas, j'essaye juste de m'oublier parfois. Peut-être que quelqu'un est venu, plus jeune, et il a aspiré mon amour propre. Peut-être qu'on ne m'a jamais appris. Peut-être que quand on a volé mon sexe, tout s'est déglingé. Ouais, ça doit avoir un rapport, surement, je suppose. Si il n'y a plus de sexe, il n'y a plus de désir, plus d'envie, plus d'âme, c'est pour ça que l'âm-our est mort. J'aimerais avoir un autre corps, depuis l'enfance, depuis la bouche entre les cuisses, j'aimerais avoir un autre corps. Ca m'aiderait à m'aimer un peu plus, je crois. Mais, c'est comme ça, on choisit pas."
16H30 L'histoire de ma vie, c'est qu'il n'y a pas d'histoire, et j'ai peur de ce que je ne deviendrai pas.
17H : J'ai des mots qui me viennent, quand je pense à cette fille. Quand je pense à sa jupe qui se relève, tout doucement, après le vent, après la course sous la pluie. Quand je pense à sa voix, à sa langue, à ses ongles qui me supplient de la toucher. Quand je pense à ses gestes qui me repoussent, pauvre putain, jolie festin. Quand je pense à nos cheveux mouillés, au draps humides, à notre acidité. S'il te plait, petite fille, jolie chienne, suce, lèche, avale.
A.s.p.i.r.e. m.o.i. p.l.u.s. f.o.r.t. Comme le dernier souffle de ton entre-jambe. Et. Tourne moi sept fois dans ta bouche, claque moi contre ta langue, avant de dévorer ma peau.